« A la recherche d’une humanité perdue », billet d’humeur de Jérôme KARSENTI

 

Il tend la main à la sortie d’une bouche de métro ou entre les tables d’une terrasse bondée, elle berce un enfant crasseux sur un trottoir boueux, le vieil édenté joue un air d’accordéon qui incommode le passager bougon…qui sont ils? Ils s’installent en une nuit sur un terrain vague, entre une route nationale et une décharge publique, bâtissant des abris de bric et broc, les enfants déguenillés esquissent un sourire blanc derrière leur visage sombre… qui sont-ils ? Elle vend des fleurs, il ramasse des bolets qu’il ira brader à une grande épicerie parisienne, ils écument les décharges à la recherche de ferraille, ils fouillent les poubelles, les hangars, les recoins… qui sont ils ces gens aux mille noms?

Ils dérangent c’est certain. Ils dérangent le riverain qui craint les problèmes d’hygiène, de promiscuité, ils dérangent le propriétaire qui craint pour son bien, ils dérangent l’amoureux de la nature effondré par l’atteinte à l’esthétique du paysage, ils dérangent le confort du regard de celui trop habitué à la laideur urbaine de sa banlieue et qui voit dans ces installations d’urgence à la fois la crainte de l’étape suivante de sa précarité encore préservée, et une solidarité collective qu’il devine et qui lui fait d’avantage mesurer la solitude dont il souffre. Ils dérangent les communes qui refusent de scolariser les enfants, ils dérangent l’Etat qui se voit contraint d’inventer des projets imminents sur des terrains abandonnés à la broussaille et aux chiens errants depuis si longtemps… ils dérangent.

Mais qui sont-ils ces hommes trop habillés pour des vies de fortune, ces femmes aux jupes trop colorées pour être vraiment misérables, ces enfants trop joyeux, trop doués à l’école pour prétendre à la charité ?

Des Roms dites vous? Qu’est-ce à dire ? Des gitans, des gipsys, des manouches… des gens sans terre ?

Ils arrivent par famille essentiellement de Roumanie ou de Bulgarie, deux pays qui, a l’instar de nombreux pays européens, ont vu ces dernières années la montée en puissance des partis d’extrême droite. Tant le Parti dela Grande Roumanie que de manière encore plus nette le parti Jobbik en Bulgarie et ses milices paramilitaires inspirées du parti nazi des Croix Fléchées, articulent ouvertement un discours raciste et xénophobe, et effectuent des patrouilles dans les quartiers et villes à forte densité de population Roms afin d’y perpétrer des agressions et assassinats, ravivant la mémoire des pogroms.

Ils fuient la misère et la ségrégation raciale… mais ils ne peuvent avoir le statut de réfugiés politiques, puisque les crimes commis ne sont pas le fait direct des États, même si c’est grâce à leur complicité passive et “désintéressée” qu’ils sont commis.

Ils arrivent donc ici ou la, a côté de chez nous et posent baraques et vaisselles cassées sur les premiers bouts de terre trouvés. Quelles  solutions ? Certes les réponses sont complexes, globales, multiples et intéressent principalement l’Europe qui peut, si elle s’en donne les moyens apporter un soutien fort et décisif àla cause ROM.

Mais cette manière de botter en touche, permet à chacun de s’estimer déresponsabilisé du sort qui en France leur est réservé.

Chacun renvoie à l’autre la responsabilité de cette misère. Le particulier renvoie à la commune, la commune à la communauté d’agglomération, la communauté d’agglomération à l’Etat, l’Etat à l’Europe. Quelques comités de soutien citoyens ont émergé et participent activement à trouver des solutions d’insertion.

Mais nous, femmes et hommes de loi que faisons nous ?

Des droits les protègent, le droit au logement, le droit à une vie familiale et privée, le droit reconnu à tout enfant d’être scolarisé, le droit à la santé et pourtant aucun de ses droits n’est effectivement appliqué. Quelques avocats sensibilisés à la lutte contre les discriminations tentent  de convaincre les magistrats souvent rétifs de faire une application proportionnelle de l’opposition des droits en présence. Mais là comme ailleurs, les acteurs du monde judiciaire n’échappent pas au préjugé teinté de bonne conscience légaliste.

Le parcours du combattant commence; un coup de téléphone affolé d’un membre du comité de soutien ou d’une association  » nous avons reçu une assignation d’heure à heure pour dans deux jours , pouvez vous intervenir ». L’agenda bouleversé, il faut remplir la trentaine de dossiers d’aide juridictionnelle contenant les documents requis et les déposer au bureau d’aide juridictionnelle afin de pouvoir justifier à l’audience d’un renvoi de droit. Le renvoi n’est pas une coquetterie de l’avocat mais l’exigence d’une défense de qualité qui impose de se rendre sur le camp pour apprécier la réalité humaine, rencontrer les acteurs associatifs locaux, construire une défense du fait et des droits.

Cependant, avant de se heurter le plus souvent à un magistrat qui balaiera d’un revers de jurisprudence nationale, l’immensité du droit communautaire et international, il faut affronter les services administratifs du BAJ qui refusent de tamponner une feuille imprimée en double exemplaire justifiant du dépôt des dossiers. Pourquoi? « Parce qu’avec votre cabinet c’est toujours au dernier moment » et que vous intervenez toujours pour  » ces gens »…. (sic)

Le juge a autorisé le référé d’heure à heure, il y avait urgence aura t-il compris; le BAJ refusera les dépôts de dossiers d’Aide Juridictionnelle parce qu’il ne travaille pas dans l’urgence, répond-il, et moi et eux….?

La violence de l’administration qui intervient en bout de course d’un processus discriminatoire intense est insupportable à toute conscience humaine lucide de la destinée, de l’histoire et du chemin des peuples opprimés. Bertold Brecht soulignait que  » l’on parle souvent de la violence du fleuve qui déborde et jamais de la violence des griffes des rives qui l’enserrent ». Ne laissons jamais tomber nos livres d’histoire et de géographie, ou les hommes oublieront jusqu’à la conscience de leur appartenance collective à l’humanité.

Jérôme KARSENTI, le 17 février 2013